Conférence de presse du Docteur Denis Mukwege et du Gouverneur de la Province du Sud Kivu, Théo Ngwa


Ce samedi 9 mai, le comité de riposte contre le Covid-19 au Sud Kivu, représenté par ses co-présidents, le Docteur Denis Mukwege et le gouverneur de la Province du Sud Kivu, Théo Ngwabidje Kasi, ont tenu une conférence de presse à l'Hôpital de Panzi.

Voici le texte prononcé par le Dr Denis Mukwege à cette occasion:

"Mesdames et messieurs de la presse,

Distingués invités, en vos titres et qualités,

Je voudrais tout d’abord vous souhaiter la bienvenue ici à l’hôpital de Panzi.

C’est un honneur pour moi d’accueillir Son Excellence Monsieur le Gouverneur Théo Ngwabidje Kasi avec qui je vais tenir cette conférence.

Cette initiative de communication conjointe est une première. Elle témoigne de la convergence de nos vues et de la synergie de nos actions dans la lutte contre le coronavirus dans notre province.

Après deux mois d’engagement collectif, nous tenons cette conférence pour tout d’abord féliciter la population du Sud-Kivu pour le sens de responsabilité dont elle a fait preuve durant la première phase de la lutte qui vient de s’écouler. Elle a respecté et mis en pratique les mesures de prévention que nous lui avons proposées. Nous acclamons sa discipline et son adhésion.

Nous tenons également à saluer l’engagement des différents responsables de notre société dans cette lutte : l’ensemble du Gouvernement provincial, la division provinciale de la santé, les professionnels de santé, la société civile dans sa diversité, la Fédération des Entreprises du Congo, les Universités, les confessions religieuses, la presse, les artistes, les forces de sécurité, les différentes personnes engagées dans l’élan de solidarité et de citoyenneté.

C’est grâce à l’implication de vous tous dans cette lutte, qu’aujourd’hui notre province ne compte aucun cas confirmé de coronavirus. Nous sommes fiers de vous, fiers de votre courage et de votre humanité. Plusieurs d’entre vous ont bravé les risques et la panique générale pour s’engager et venir en aide aux autres. Cette bravoure mérite d’être décorée mais le combat n’est pas fini.

Mesdames et Messieurs,

Certes, les premiers résultats engrangés nous montrent que nous avons contenu la pandémie de coronavirus dans notre province. Toutefois, il serait imprudent de nous endormir sur nos lauriers. Nous ne devons pas tomber dans un triomphalisme aveugle. La menace est présente et notre province reste vulnérable. Vous suivez comment la pandémie progresse dans la capitale de notre pays. Vous suivez comment sous d’autres cieux les gens continuent à mourir par milliers, et pourtant ce sont des pays mieux équipés que le nôtre. Alors, ne baissons pas la garde, restons vigilants. Continuez à vous protéger et à protéger les autres. Continuez à être un exemple de discipline et de responsabilité. Les mesures de prévention que nous avions préconisées restent plus que jamais d’actualité.

Mesdames, messieurs, la lutte contre le Covid-19 est mondiale ! Aujourd’hui, (selon les chiffres de l’OMS) on compte 3.822.382 cas confirmés du Coronavirus dans le Monde, avec 263.658 décès.

L’Afrique compte 40.568 cas confirmés (OMS); ceci représente 1 % des cas confirmés dans le monde. Alors que la population Africaine représente 16,6 % de la population mondiale. Si nous comparons le taux de contamination des autres continents : Europe : 1.636.345 (43.3%), l’Amérique : 1.636.841 (42.8%).

A ce jour, samedi 9 mai 2020, la RDC, notre pays, ne compte encore que 937 cas et 39 décès. Dans la province du Sud-Kivu seulement 3 cas importés ont été recensés. Ils ont été testés, isolés et ont pu quitter l’isolement après 14 jours de quarantaine. Leurs contacts ont été identifiés et tous ont été testés négatifs.

Il y a donc peu de personnes contaminées en Afrique par rapport au reste du monde. Plusieurs hypothèses par rapport à ce faible taux de contamination ont été émises, dont la plus probable serait que l’épidémie ne s’est pas encore répandue en Afrique de manière diffuse et que nous pourrions avoir, avec un décalage, la même courbe épidémiologique exponentielle que les autres pays dans le monde. Nous devons donc anticiper et nous prémunir contre cette diffusion.

Pour éviter cette expansion exponentielle, il faut dès maintenant mettre sur pied une stratégie épidémiologique de prévention basée sur l’identification rapide des patients infectés et de leurs contacts afin de pouvoir les isoler. Une stratégie similaire a été mise en œuvre avec succès dans d’autres pays à faibles ou moyens revenus comme le Vietnam. Nous avions également expérimenté cette stratégie au Sud-Kivu durant l’épidémie d’Ebola en 2019.

Le confinement strict de toute la population est impossible ici au Sud-Kivu. D’une part parce que la densité de la population est très forte 8 millions d’habitants pour 60.000 km² et à Bukavu environ 1,5 millions d’habitants pour 60 km². D’autre part, la majorité de la population vit de l’économie informelle et doit sortir tous les jours pour pouvoir manger.

Dans une telle situation de précarité économique doublée d’une fragilité de notre système de santé, la prévention est primordiale. La stratégie la plus appropriée est donc d’agir avant l’émergence de la courbe exponentielle, et d’aplatir ainsi la courbe du nombre de patients contaminés pour diminuer le nombre de morts in fine.

Voici les 7 grands axes de cette stratégie qui ont été mis en place ici au Sud-Kivu depuis début avril :

  1. Fermeture du Sud-Kivu et confinement de Bukavu

  2. Lavage des mains, distanciation sociale, tousser dans le coude

  3. Port obligatoire de masque à l’extérieur de la maison

  4. Confinement strict des personnes de plus de 60 ans

  5. Tester, identifier et géo localiser les Covid+ et leurs contacts

  6. Isolement des Covid+ et surveillance de leurs contacts

  7. Traiter les défaillances respiratoires

Fermeture du Sud-Kivu et isolement de Bukavu

Les frontières de la province du Sud-Kivu sont fermées et tous les voyageurs qui doivent absolument entrer sont mis en quarantaine.

Bukavu est confiné : Il existe 94 postes de contrôle autour de Bukavu.

Aux postes de sortie, les personnes qui veulent quitter Bukavu peuvent le faire, mais sont considérées comme des voyageurs dans les zones de santé rurales et sont mis en quarantaine. Les villages sont isolés les uns des autres, les personnes de plus de 60 ans sont isolées.

Aux postes d’entrée, ne peuvent rentrer dans Bukavu que les personnes qui transportent des produits de première nécessité telle que de la nourriture. De plus, ils doivent porter un masque et avoir un laisser-passer délivré par les médecins chefs des zones de santé (valable 48 heures) qui est attribué après un contrôle de la température et de l’absence de toux ou fièvre pendant une heure.

Aux postes d’entrée et de sortie de la ville, la température est à nouveau contrôlée.

Confinement strict des personnes âgées de plus de 60 ans

Si les familles ont un parent de plus de 60 ans (4% de la population, +/- 300.000 habitants) il y a 3 possibilités :

  1. Les familles ont plusieurs maisons : elles placent les plus de 60 ans en confinement strict dans une de leurs maisons. Le reste des membres de la famille se partage les autres maisons et peuvent continuer à travailler normalement.

  2. Les familles n’ont qu’une maison : les personnes de plus de 60 ans seront en confinement strict dans une chambre ;

  3. Les familles qui ont une maison secondaire au village : elles devraient confiner les plus de 60 ans au village avant l’explosion de l’épidémie en ville. Dans ces trois cas, les familles s’arrangent entre elles sur une base volontaire par affinité familiale ou de voisinage. De l’eau chlorée de 0,05 % ou de l’eau et du savon est placée devant la porte de la maison ou devant la porte de la chambre. Une seule personne de la famille apporte la nourriture, se lave les mains et porte un masque

Gestes barrière : lavage des mains, distanciation sociale, et masques.

Le lavage des mains est réalisé soit à l’eau et au savon liquide ou solide, soit à l’eau chlorée 0,05%, soit à la friction avec une solution ou gel hydro-alcoolique. On trouve différents types de points d’eau ou lave-mains

  • Au niveau des frontières : le lavage de mains se fait à l’entrée et à la sortie du pays aux robinets publics et à l’eau chlorée.

  • Dans les lieux publics comme les marchés : il y a des points d’eau avec du savon ou de l’eau chlorée fournis par le gouvernement. On installera des postes de lavage des mains aux différentes entrées du marché.

  • Dans les établissements publics et entreprises privées : il existe des seaux remplis d’eaux et du savon et l’entrée est conditionnée par le lavage de mains.

  • Dans les structures sanitaires de la ville de Bukavu : Les personnes doivent se laver les mains par une solution chlorée avant d’y entrer ou sortir.

  • Dans les résidences : Il faut des sceaux et des bassins et le lavage de mains est imposé dès l’entrée.

  • Dans les quartiers populaires : La mairie va distribuer de l’eau à différents endroits repartis dans les quartiers populaires, au moyen de tanks.

La distance entre les personnes doit être d’au moins 1 mètre. Il faut tousser dans son coude. Les rencontres sportives sont interdites. Les restaurants, églises et écoles sont fermés.

Toute la population doit porter un masque à l’extérieur de la maison. C’est obligatoire. Si une personne est symptomatique, elle doit aussi le porter à l’intérieur de la maison. Les masques pour le personnel non soignant sont réalisés localement selon les recommandations de Sciensano (2 couches de tissus en coton et au milieu du molleton qui doit être fin). Il faut changer le masque au maximum toutes les 8 heures. Le nettoyage du masque est de 30 minutes à 60 degrés.

L’agent sanitaire sera protégé par un masque chirurgical en tissu sur lequel est superposé une visière en plexiglas.

Tester, identifier et localiser les Covid+ et leurs contacts

Pour aplatir la courbe du nombre de personnes contaminées, ce qui signifie au total moins de morts, on testera dans des centres de dépistage les cas symptomatiques. On identifiera et on isolera les Covid+ par un test antigénique rapide et/ou le test RT-PCR. Leurs contacts seront mis en quarantaine et sous surveillance (t° et toux).

Pour faciliter le suivi et la surveillance des patients Covid+ et leurs contacts, nous allons utiliser la géolocalisation. Si un nouveau foyer ou une propagation élevée est constatée dans une zone, le centre de contrôle de l’épidémie informe immédiatement les « relais communautaires (1 pour 10 maisons) » afin qu’ils puissent sensibiliser la population et veiller à ce que les mesures de protection soient appliquées avec plus de vigilance. Les plus de 60 ans seront localisés pour une surveillance accrue.

Isolement des Covid+ et de leurs contacts

Les Covid+ iront dans un centre d’isolement (30 places).

Les contacts des Covid+ seront identifiés et mis en quarantaine, c’est-à-dire qu’ils ne quittent pas la maison familiale, mettent un masque à l’intérieur, ne peuvent vivre avec leurs parents de plus de 60 ans et ils sont surveillés quotidiennement par une équipe mobile (prise de température,..).

Si les contacts deviennent symptomatiques, on les appelle des « cas suspects », ils seront dès lors testés idéalement avec le RT- PCR. Dans les zones de santé où le test RT-PCR n'est pas disponible, un test antigénique est réalisé. Si les contacts sont testés Covid+, ils vont dans un centre d’isolement.

Si les contacts restent asymptomatiques, on les libèrera de la quarantaine 14 jours plus tard.

Traitements

Les patients Covid+ présentant une défaillance respiratoire seront amenés à l'hôpital de Panzi et à l’hôpital Provincial. A l’hôpital de Panzi, on prévoit une unité spéciale dédiée à la prise en charge des patients Covid+ en défaillance respiratoire.

Demande urgente de test diagnostic pour le Sud-Kivu

J’espère avoir clairement expliqué notre stratégie. Cette stratégie peut être prise en main par la population, exceptée l’utilisation massive de tests de dépistage indispensable pour identifier les individus infectés et leurs contacts.

L’approvisionnement de ces tests nécessite une collaboration étroite entre les organisations nationales telles que l’Institut National de Recherche Biologique (INRB), le Ministère de la Santé de la République Démocratique du Congo et les organisations internationales telles que l’OMS, le African CDC Foundation for Innovative New Diagnostic. Aujourd’hui au Sud du Kivu, nous sommes confrontés à des difficultés à obtenir ces tests, suite à plusieurs dysfonctionnements identifiés au niveau de la chaîne d’approvisionnement.

Compte tenu de la population du Sud-Kivu (8 millions d’habitants), nous avons besoin dans le Sud-Kivu, de :

  1. 10.000 kits de prélèvement naso-pharyngés

  2. 10.000 tests anti-géniques rapides

  3. 5.000 tests de diagnostic moléculaires POCT (Point of Care Testing)

Nous demandons d’une manière solennelle, un approvisionnement en urgence de ces tests avant le déclenchement de la courbe exponentielle épidémique. Ceci évitera de nombreux décès, une augmentation de la précarité de la population, une explosion des troubles sociaux et l’exacerbation de l’insécurité, qui porteraient un coup dur sur la Paix fragile dans notre province.

Je vous remercie."

Rappel:

Isolement : les personnes Covid+ sont isolées dans des bâtiments spécifiques

Confinement strict : rester à la maison et à l’intérieur de la maison, distanciation sociale, lavage des mains et masques ou si possible être dans une maison isolée

Mise en quarantaine : rester à la maison et confinement strict pendant 14 jours où 7 jours après la fin des symptômes

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